Chroniques Canariennes IV, suite et Fin...

Publié le par Mame

Dernier volet de mes aventures aux îles Canaries, un séjour riche en rencontres et plein de découvertes...


Mardi 20 juin 2006,
 

Voyager, c’est rencontrer !  Jour d’excursion vers le mont Teide qui culmine à 3718 m, c’est le plus haut sommet d’Espagne. La dernière éruption du volcan a eu lieu en 1909 sur l’île de Tenerife, explique Paola notre guide dans la guagua, l’autocar qui monte de plus en plus en hauteur, la mer et la côte touristique s’éloignant. Le parc naturel de pins autour est magnifique. C’est une autre planète, presque un paysage lunaire avec ces formations de roches qui sont de la lave asséchée…Après Icod de Los Vinos célèbre pour son dragonnier millénaire, nous reprenons la route vers Garachico, petit village tranquille du versant nord. Difficile de croire qu’une poussée de xénophobie s’est manifestée ici et que les villageois ont accueilli avec des insultes les mineurs clandestins vers leur nouveau centre d’internement installé au hameau de la Montaneta par la Croix rouge le 1er juin dernier. Après Garachico, les plantations de bananes ornent le chemin et l’on pourrait  se croire en Martinique, avec cette végétation insulaire. Puis une panne nous cloue sur la route de Masca et ses ravins. Deux heures d’attente et Paola m’explique l’origine des Guanches, les premiers habitants de Tenerife : « Leur origine remonte à l’homme de Cro-Magnon.  Ceux-ci seraient ensuite descendus vers l’Afrique du Nord via le canal de Suez, se mélangeant avec des peuplades, notamment des berbères et passant aussi par l’Egypte, d’où leur connaissance des rites de la momification et des notions de vie après la mort. C’était un peuple noble, très élevé dans la connaissance spirituelle et à Tenerife, il existerait des grottes avec des momies… Un jour, depuis les côtes africaines du Nord, ils aperçoivent le sommet du Teide. Terre en vue ! A bord d’embarcations basiques et plates, les Guanches naviguent vers les îles Canaries et s’y établissent avec du bétail devenant des pastoraux aguerris. Jusqu’à la Reconquête où ils seront pourchassés par les Rois catholiques, ils mènent une existence simple.  On raconte que l’un des derniers chefs Guanches se serait jeté dans un ravin préférant mourir plutôt qu’être esclave. Je pense à la Guadeloupe de 1802 et les insurgés du lieutenant Delgrès résistant aux colons français. Etrange similitude historique quant à leurs fins tragiques et héroïques.  Les derniers Guanches auraient été vus à l’île de la Gomera, où l’on peut voir des statues les représentant.  « En observant certains habitants aujourd’hui, ajoute Paola, il y a une ressemblance étonnante avec les berbères de certaines tribus nord-africaines. » Et si les Guanches avaient été noirs comme les égyptiens ? » Une chose est sûre, ils ont été des migrants. 

Le vent se lève, la brume s’intensifie, des gouttes de pluies tombent et toujours pas de car de secours. Nous restons dans l’autobus perchés dans cette vallée haute. Je discute alors avec Manolo, Maria et Agustin, trois citoyens originaires de la région de Huelva en Andalousie : « Il n’ y a vraiment pas de droit humain ! » s’exclame Maria face au cas des immigrés clandestins. A qui la faute ? « Les gouvernements pardi ! », répond Manolo et tous ». «Non seulement ils prennent de grands risques en venant dans ces cayucos, mais ils sont  mal accueillis, bossent dans les champs, le bâtiment et souvent, ils ne sont pas payés ou très mal ! », ajoute Agustin, il y a de l’abus ! ».  « Et ils paient des loyers onéreux, 1000 euros pour une chambrette  qu’ils partagent à plusieurs », s’indigne Maria de nouveau, il n’ y a pas de droit de l’homme ! »  « Tout ça, c’est la faute au capitalisme sauvage », déclare alors Agustin, ni plus, ni moins ! C’est la conséquence directe du capitalisme occidental ! ». « Nous sommes vraiment des privilégiés et l’Union européenne doit aider ces pays  », renchérit Maria avant de raconter l’accouchement d’une femme dans une barque, il n’ y a pas longtemps. De quelle nationalité sera le bébé ? « Espagnol ! soutient Agustin. « Non ! non ! International », rétorque Maria. Je lis ensuite un article du Paper, un gratuit local qui révèle l’arrivée récente de six bébés dans des pirogues. L’un d’eux était un petit albinos, bien nourri et d’à peine un an, confirma Jorge Roger, le volontaire de la Croix rouge, qui avait accueilli la mère.

 

Mercredi 21 juin

10h30 : Je décide d’aller vers Santa Cruz à 70km au nord de Tenerife, pour visiter le centre de rétention des immigrés clandestins à Hoya Fria, une base militaire. L’édition d’ABC titre : « Los traslados se solapan con la llegada de cayucos y mantiene desbordados los centros de retencion », à savoir la capacité d’accueil limitée des centres qui subissent le flot de nouvelles arrivées d’immigrés et cela en dépit du plan diplomatique de Madrid. Et plus de 3300 clandestins aux Canaries attendent d’être rapatriés vers la péninsule, un processus ralenti par un gouvernement vivement critiqué, indique ABC. Ceci dit, pas de nouvelles arrivées en ce jour. Un député espagnol a aussi appelé à une collaboration appuyée de l’Union Européenne, selon un commentateur des ondes de la Radio Nationale Espagnole. J’appelle ensuite la Guardia civil pour demander les conditions de visite du centre pour les journalistes. Il n’est pas certain que je puisse y entrer, indique mon interlocuteur, puis il me propose d’appeler Marlene de la délégation du Gouvernement local. Celle-ci est injoignable et après quelques minutes de réflexion, je prends l’autocar 111 pour aller voir… A Arona, nous dépassons la croix rouge espagnole perchée en haut d’une colline. Avec la côte aride en décor, les pueblos disséminés à flancs de falaises plongeant dans la mer, et une heure après, voilà Santa Cruz capitale moderne  en construction avec une espèce d’immense dôme blanc qui accueille le visiteur, un peu comme le monument far de Sydney avec moins d’arcanes et d’innombrables palmiers autour…

Mon bus a dépassé le centre d’Hoya Fria, après  le village de Santa Maria del Mar. Il m’a  en effet semblé avoir aperçu le bâtiment avec le drapeau espagnol. Comment faire ? A la station, j’interroge une employée de la compagnie de bus. Il se trouve qu’aucun engin ne s’arrête à Hoya Fria. Je prends ensuite un taxi  et Saturio, le conducteur est sympathique : « Hoya Fria ? Bien sûr, c’est une zone militaire et effectivement, aucun bus ne s’y arrête. Bon je vous y emmène.  Vous avez une autorisation j’espère ? » Vamos ! Le taxi démarre et revient en arrière sur la côte. Puis, nous prenons une voie adjacente et montons la colline. Là, se profile le centre et ses murs blancs. Une fois devant, Saturio se gare et me demande de sortir mes papiers ? Je n’ai qu’une carte d’identité, un badge presse et ma curiosité. Je prends ensuite en photo le drapeau espagnol posé sur le cartel aux allures de bunker, une prison face à la mer et très surveillée. Puis, un homme sort de là et monte dans sa voiture. L’arrêtant, je demande à visiter : « Impossible mademoiselle, répond t-il. Avez-vous une autorisation du gouvernement ? Vous comprenez que cet endroit est un centre de détention ».  Inutile d’insister et l’homme se veut courtois. Puis, il monte dans sa voiture et démarre. Il ne me reste plus qu’à photographier plusieurs angles du centre avant de grimper dans le taxi qui redémarre vers Santa Cruz. « Comment diable ces types peuvent-ils arriver jusqu’ici en pirogues ? », jure Saturio, volubile. « Moi j’ai fait la Guinée et dans le golfe, la mer est trop mauvaise… ». Puis Saturio désigne les barques de pêche couchées sur  la plage. « Ces jeunes ne savent rien de la mer, ils ne savent même pas nager !  Les pêcheurs connaissent la mer, mais pas ces jeunes, quand même ! » répète Saturio. Fait-il référence à ces mafias  qui transportent les émigrés en douce comme me l’avait indiqué Louis? Ou ces trafiquants qui investissent dans la fabrication de pirogues pour transporter de jeunes candidats à l’eldorado. « C’est drôle, les noirs sont présents dans tous les sports mais il n’ y a en pas un seul en cyclisme ou en natation !, déclare Saturio inspiré et 2 millions  pour une pirogue, vous vous rendez compte ! ».

 

 

Jeudi 22 juin

11h, dernier jour à Los Cristianos... Mon séjour a été riche de rencontres et avant de boucler mes valises, je marche sur la plage avec le port en face. Le bateau de la Guardia civil flotte là silencieux et la pirogue du dimanche orne encore les eaux, solitaire.  Une dernière photo et au revoir, Tenerife et ses côtes dorées. Mon vol pour Paris est à 14h. Au loin, des bateaux voguent sur la mer haute…

HASTA LUEGO !

 

 

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