Chroniques Canariennes III...

Publié le par Mame

3è épisode de mes aventures aux îles Canaries où une autre embarcation vient d' accoster au port de Los Cristianos...


Lundi 19 juin 2006,

 
Une autre embarcation avec 79 personnes est donc arrivée à Ténérife, la veille au soir. « 79 âmes… », confirme un agent de la Guardia Civil joint par téléphone, après avoir été repérées à 140 km de la côte et secourues par le Puntas Salinas, l’illustre navire de sauvetage maritime. Le journal canarien El Dia titre : «  Llega al puerto de Los Cristianos un cayuco con 79 inmigrantes a bordo… » Et 64 et 33 autres, d’origines maghrébines sont également arrivés à Grenade et Almeria. L’article fait aussi état d’une manifestation à l’initiative de l’association Tod@s somos migrantes, à Santa Cruz la capitale. Une marche contre le racisme, la xénophobie et pour les droits humains des immigrés. Est dénoncée l’opacité des pouvoirs publics sur les chiffres de l’immigration, car seulement 10% de la population qui arrive aux canaries est d’origine africaine, 50% des pays européens et 40% des pays latins. Et selon un représentant du collectif, en dix ans d’immigration, aucune maladie n’a été détectée sur les immigrés arrivant dans les îles. Sur la photo du journal, la foule est composée d’africains, d’espagnols, de femmes et de jeunes…
 
10h30 : Direction le port où je dois pendre un bateau pour aller voir les dauphins. Quand celui-ci prend la mer, nous passons devant la pirogue amarrée près du bateau de la Guardia Civil. Elle est peinte en jaune, vert et rouge et a l’air en bon état avec ces écritures en arabe inscrites sur la coque. Allah Akbar…me dira Louis. L’excursion en haute mer est magique, les dauphins passent et repassent, font des bonds devant nos yeux émerveillés…
13h, retour au port de Los Cristianos. Nous nous approchons du quai et la pirogue a changé d’emplacement. Elle flottille à présent un peu plus loin du quai. Faut-il préserver les touristes pourtant curieux et points ignorants du phénomène migratoire ? Je fige l’embarcation solitaire. Sur le quai, la zone est clôturée par des barrières et le conteneur de la croix rouge est encore là, mais aucun agent sur le bateau de la Guardia Civil. En rebroussant chemin, j’arrête une voiture de police de la sécurité portuaire. Aimable, le conducteur réitère l’arrivée des clandestins la veille et m’invite à me rendre au commissariat de police de Tenerife sud où se trouve une antenne de la Croix Rouge. Je le remercie et saute dans un taxi vers la zone touristique de Las Americas, l’autre plage qui est collée à Los Cristianos.
 
Dans les locaux de la police, Guillermo me reçoit à l’accueil et m’apprend qu’il n’ y a aucune antenne de la Croix Rouge sur place. Sinon, les 79 clandestins sont bien détenus là. Ostras ! Je demande si on peut les voir ? Guillermo secoue la tête et m’invite à patienter : Il va appeler pour appeler son chef, seul capable de me donner son accord ou non. Un peu plus tard, Louis Carrion, Chef de la police nationale de Tenerife Sud se présente : «  Désolé ! Vous comprenez qu’ils sont en détention et que personne pour l’instant ne peut les voir, c’est la règle… » Je pose alors mes questions : Quelle est leur nationalité ? « Des maliens, des mauritaniens, des sénégalais pour la plupart, deux ou trois mineurs mais pas de femmes ». Des bébés ? « Non ! Vous savez, nous procédons étape par étape et allons aussi effectuer des radiographies des poignets de certains pour déterminer leur âge et voir les autres nationalités », affirme el señor Carrion. Et ensuite ? « Ils sont ici jusqu’ à demain, après, on les enverra au centre d’ Hoya Fria, près de Santa Cruz ». Combien sont arrivés cette semaine ? « 46 jeudi dernier, 53 le samedi précédent et 79 hier soir… Ils vont aussi dans l’autre centre de détention à Las Raices… ». Quant aux mineurs ? « Il existe un centre spécialement pour eux ». Je remercie le Commissaire et dit au revoir à Guillermo qui me donne le numéro de téléphone de la Croix rouge qui se trouve à Arona. Puis, un agent de l’organisation internationale m’explique brièvement par téléphone leur rôle d’accueil, de prise en charge des clandestins lorsqu’ils touchent terre. Le reste dépend du gouvernement des îles Canaries, présidé par Mr Adan Martin.
 
 
14h, je redescend vers la plage de Las Americas et croise d’autres commerçants sénégalais, discute avec Ndèye, autre tresseuse de rue et Pape, commerçant aguerri. Alors, Diodio, une femme d’âge mure et très communicative me hèle : «  English ? American ? », lance t-elle en voulant me faire des tresses. Je la salue en wolof et elle s’étonne, puis rigole, heureuse de pouvoir discuter dans notre langue. Cela fait près de vingt ans qu’elle navigue entre la France, l’Espagne et Dakar où elle va de temps en temps. Je lui demande ensuite si elle connaît des immigrés clandestins. « En voici un ! » répond t-elle en désignant un jeune vendeur de lunettes de soleil qui s’approche à son signal : «  Lui, il est venu en patrass* ! » répète t-elle. Je suis dans tous mes états : Il s’appelle Daouda, a 23 ans : « je suis arrivé par pirogue il y a trois mois, parti de Nouadhibou… », raconte t-il.  Le voyage a duré quatre jours pleins en mer où la frayeur était à son comble et le cinquième jour, Daouda et ses camarades ont accosté à Los Cristianos. Ils étaient 36. Et dans la pirogue derrière eux, il y a eu des morts qui ont été jetés par-dessus bord. Puis, à Tenerife, ils ont été internés pendant 45 jours au centre d’Hoya Fria où précise Daouda, la nourriture était rationnée. Quant aux gens de la Croix rouge, ils ont été formidables. Puis le jeune homme s’impatiente et veut se concentrer sur son travail au lieu de répondre à mes questions. Il me demande d’attendre sa pause et disparaît vers un groupe de touristes visiblement intéressé. Dix minutes plus tard, il revient et se prête enfin au jeu des questions : «  550000 francs CFA, voilà ce que j’ai payé et maintenant le plus dur est passé, je suis en Europe ». Pourquoi est-il parti ? « J’ai des parents très âgés et je voulais du travail pour gagner de l’argent ! » Le problème, c’est que Daouda n’a pas encore de permis de travail. Il a juste ce certificat de remise en liberté délivré par le gouvernement local à sa sortie du centre d’internement. La suite va nous le confirmer : En face, Diodio aperçoit des policiers en moto et avertit Daouda : « Donne moi ta marchandise ! Je crois qu’il t’a vu, adresse t-elle au jeune homme. Légèrement paniqué et rapide, il lui largue son caisson de lunettes de soleil et file sur l’avenue. ». Puis hésitant, il revient sur ses pas, reprend sa marchandise et disparaît dans la foule. Diodio m’explique alors que certains se font confisquer leurs marchandises.  Elle ajoute qu’il faut dénoncer tout ça : « Ils arrivent en masse et de plus en plus. Au fond, c’est une question de chance. Soit ils restent, soit ils se font rapatrier. Mais que croient-ils ? Que c’est facile ici ? Nous sommes là à nous user la santé sur ces avenues et certains jours, c’est la dèche… « Hello ! Sexy ! Come for braids ! » lance ensuite Diodio en direction d’une petite fille, exhibant son album de modèles…
 
22h, la Tunisie vient de perdre face à l’Espagne lors du Mondial. Quelle défense et quelle malchance en fin de match. Les canariens exultent après leur victoire  et les klaxons fusent dans Tenerife. 

* patrass : contraction de pateras, barques qu' empruntent les immigrés pour rejoindre les Canaries... 

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